Clovis et Élise se rendirent à la gare Centrale du Canadian National Railway, que tout le monde appelait les Chemins de fer nationaux, et tous les employés saluèrent son père, qui avait un bon mot pour chacun même s’il leur était supérieur dans la hiérarchie.

 

- Alors, l’héritier?

- Une héritière...    

- Belle comme sa mère, j’espère…

 

Élise ne savait cacher son malaise. Son père la présentait à tous, aux porteurs comme aux préposés à la consigne, aux red caps comme à ce jeune homme, pas tellement plus âgé qu’elle, qui était assis au guichet informations, appelé par tout le monde « la lumière verte », et dont la casquette trop grande ne tenait en place que grâce à ses oreilles.

 

- Ma grande fille, Élise.

 

Élise leva les yeux au plafond tandis que le jeune homme rougissait et bafouillait quelque chose qui pouvait ressembler à un bonjour. Elle esquissa un sourire, fit un signe de la main et trotta derrière son père qui marchait d’un pas léger malgré sa valise. Un porteur s’empara de celle-ci sans rien demander, la posa sur son chariot et s’apprêta à les suivre. Clovis attendit sa fille.

 

- Élise, je te présente M. Philippe. Son fils,Wilson, étudie à l’université McGill. En anglais.

 

- Il a terminé ses études de médecine cette année, monsieur Lauzé. Et il sera sur le même train que nous. Il a un emploi d’été pour payer sa résidence.

 

- Tes pourboires ont-ils réussi à payer ses études?

 

M. Philippe éclata de son rire enroué, venu du milieu de son ventre et qui lui secouait les épaules avant de retenir.

 

- Mes pourboires, son travail, puis le Prêt d’honneur.

 

- T’es rendu à combien d’enfants, Joachim ? Sept?

 

- Neuf. Ma femme vient de me donner des jumelles.       

PROLOGUE

ÉTÉ 1956

 

Blanche, comme tous les matins, avait bu un café bien chaud avec Clovis. Tous les matins aussi, elle était sa femme, son amoureuse, et ils prenaient le temps de se dire du regard leur bonheur. Puis Blanche enfilait son tablier de mère et allait réveiller les enfants, Élise et Micheline. Ce matin-là, Clovis la bouscula un peu, trop heureux d’aller conduire à la campagne leur citadine d’aînée, âgée de seize ans. Il souhaitait  qu’elle y apprenne la touffeur de la terre, le parfum des fleurs sauvages, et qu’elle y respire l’odeur forte du bétail sans se pincer le nez. Le seul animal avec lequel Élise avait été en contact jusque-là, hormis les chiens, les chats, les oiseaux et les lapins de Pâques, était le cheval du laitier, qui, chaque matin, mâchouillait immanquablement la haie des voisins. En découvrant la campagne, Élise comprendrait peut-être le bonheur qu’avaient eu ses parents, près de vingt auparavant, à fouler les terres sauvages d’Abitibi pour les apprivoiser. De terres hors du temps, à prendre, à faire boire et à gratter, à labourer et à débarrasser de leurs parasites. L’idée de ces vacances avait tant excité Élise que lui et Blanche avaient presque craint qu’elle n’eût davantage envie de quitter le giron familial pour quelques semaines que de se mettre les mains dans la terre.

 

Blanche et Micheline les accompagnent jusqu’à l’arrêt d’autobus de Park Avenue et, depuis le trottoir, les escortèrent lorsqu’ils se dirigèrent vers l’arrière du véhicule en ne cessant de faire au revoir de la main.  Le conducteur ferma la porte et l’autobus se remit en marche pendant que le père et la fille saluaient la mère et la sœur par la fenêtre. Élise se retourna pour les regarder disparaître. La jupe verte de Micheline et la robe bleu pâle de coton égyptien, comme le précisait sa mère s’estompèrent  rapidement. Élise regarda donc défiler les arbres du mont Royal, en muselant l’inquiétude qu’elle ressentait à l’idée de quitter sa famille -  sauf sa sœur, qui leur imposait une détestable crise d’adolescence qu’elle ne pouvait plus supporter— et l’angoisse qui la torturait  à la pensée d’habiter chez des étrangers.         

Zone de Texte: Le plaisir de lire
Zone de Texte: Les premiers paragraphes du roman

Le dernier volet de la trilogie Les Filles de Caleb nous transporte à l’hiver 1958, alors que Blanche franchit le cap de la cinquantaine, entourée de ses deux filles, Élise et Micheline.

Avec elles, nous traversons les trépidantes années soixante, puis les turbulentes années soixante-dix, pour suivre leur destinée jusqu’en 1992.

Si la « mésange » qu’est Élise vit à Montréal avec sa mère et sa sœur, c’est de campagne que rêve cette citadine. Un séjour chez des amis fermiers de son père, les Vandersmissen, pourrait bien lui permettre de réaliser son idéal, sans compter que là-bas, dans cette maison au joli balcon fleuri, l’attend le plus beau garçon qu’elle ait jamais vu…

Des scènes inoubliables, une écriture pleine de sensualité et des dialogues colorés, voilà ce que la romancière Arlette Cousture offre à ses lecteurs dans ce dernier volet très attendu.

Zone de Texte: Romans du Québec

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